vendredi, 24 avril 2009
« Le Japon moderne et l’éthique samouraï » Yukio Mishima 1967
Dans cet article, je vous fais part de mon analyse de l’essai de Yukio Mishima. Ouvrage complexe, il n’en demeure pas moins fondamental. Il pourrait, sous certains aspects, nous éclairer sur le phénomène du fanatisme, intellectualisé ici par l’auteur japonais.
Trois années après avoir écrit cet essai, l’écrivain japonais se donne la mort quasiment en direct devant tous les médias nippons. Ce suicide étonna le monde entier et permit un coup de projecteur sans précédent sur l’œuvre de l’auteur japonais. Parmi elle, il en est une qui apparaît comme révélatrice de ce « choix de mort », « Le Japon moderne et l’éthique samouraï ».
L’ouvrage de Mishima est basé lui-même sur une autre œuvre plus ancienne, titrée le « Hagakuré », écrit XVIIIème siècle au Japon par un samouraï retiré du monde, Jôchô Yamamoto. Dans ces écrits, Jôchô médite sur la « Voie du samouraï ». Deux siècles plus tard, l’auteur de « Confession d’un masque », nous cri son admiration pour ce texte qui donna du sens à sa vie… et à sa mort.
Mishima et Le Hagakuré :
Mishima est un être à part. Rebelle à son époque, il n’en demeure pas moins plongé dans les méandres d’une société à la recherche permanente de progrès et devenue pacifique. En ce sens, Mishima a trouvé dans le « Hagakuré » les réponses qu’il ne trouvait pas dans la littérature de son temps et l’analyse de la société moderne faite par les intellectuels japonais. En clair, le Japon d’après 1945 n’est plus le sien. De ce constat, il tire une profonde solitude qui peu à peu se transforme en une forme de rage vis-à-vis de son temps.
Pour Mishima, du « Hagakuré » se dégage une morale, une liberté et une passion. Une morale car les principes qui y sont édictés amènent la profondeur de ses réflexions sur un monde intérieur fait de symboles, de codes historiques et de références philosophiques. Dans son analyse, Mishima développe une critique acerbe de son époque et de son pays. Le Japon pacifique et prospère de l’après guerre est un pays qui a perdu ses repères. Le parallèle entre cette époque et celle de Jôchô Yamamoto est facile. La réalité d’un Japon au sommet de sa gloire est intimement liée à l’image guerrière et aux valeurs du Bushido, le code d’honneur des samouraïs. De ce Japon moderne et « décadent », Mishima tire un pessimisme patriotique exalté dans lequel l’utopie éthique des samouraïs prend toute sa dimension.
Mishima extrait aussi de cet ouvrage une liberté. Par liberté Mishima entend « la glorification de l’énergie » et « l’épanouissement de la fierté individuelle ». Mishima démontre son attachement à ce qu’on pourrait appeler la liberté de ceux qui étaient (à la période de Jôcho Yamamoto), assujettis à une morale sociale rigide, car pour Mishima les samouraïs étaient avant tout non-conformistes. Le parallèle avec l’époque de l’après guerre est simple. Alors que les samouraïs se plaçaient en ferme opposant au déferlement du luxe de l’époque Tokugawa, Mishima se fait le chantre de la dénonciation des dérives de la société nipponne depuis 1945. Celle du progrès à tout prix, de la recherche des satisfactions les plus basses et les plus futiles au mépris des vraies valeurs. C’est dans cette optique, qu’il dénonce également l’idolâtrie faite des joueurs de baseball ou des stars de la télévision. L’affirmation de sa liberté s’illustre dans cette contestation : « (…) tenu de choisir entre la mort et la vie, choisis sans hésiter la mort. Rien n’est plus simple. Rassemble ton courage et agis » Livre I du Hagakuré .
Pour l’auteur de « La mer de la fertilité », seule compte la passion de la mort. Il reproche à la société japonaise de son temps son mépris de l’acte de mort ou plus précisément le fait de feindre l’existence de la mort. Mais ce qui préoccupe Mishima, comme Jôchô Yamamoto d’ailleurs, c’est la mort en tant que décision, non pas la mort naturelle. Et c’est précisément ce qu’il reproche aux intellectuels de l’après guerre, cette absence de sens moral allant jusqu’à la mise en danger au service de leurs causes et de la patrie. Ainsi, il écrit : « la plus grave défaite de l’idéalisme et de l’intellectualisme c’est que face au danger, ils ne permettent pas qu’on mette courageusement sa vie en jeu. » En somme, Mishima valide la mort passionnée, celle déduite de la citation centrale du Hagakuré : « je découvris que la Voie du samouraï c’est la mort ». Mais ce n’est pas pour autant la glorification de la mort à tout prix pour une cause. Mishima rectifie : « Ce que dit le Hagakuré, c’est que même une mort sans gloire, une mort futile qui ne porte ni fleur ni fruit, a une dignité en tant que mort d’un être humain ». Il ajoute « la mort ne peut jamais être qualifiée de futile ».
Le Hagakuré : principes de vie et idéal de mort :
Le Hagakuré est avant tout un recueil de transcriptions orales de propos tenu par Jôchô Yamamoto qui se retira du monde à la mort de son seigneur. L’ouvrage rassemble ainsi les propos du maître et ses enseignements. Mishima les classes en trois « philosophies », la philosophie de l’action opposée à la pensée machiavélique selon Mishima, elle a pour but « d’échapper aux limites du moi ».
Vient ensuite la philosophie de l’amour décrivant la conception japonaise du romanesque. Ici Mishima u défend l’idée selon laquelle l’amour vis-à-vis d’une femme ou d’un homme ne diffère pas du culte affectif pour la famille impériale, au sens où le pur sentiment instinctif mène à un idéal qui mérite la lutte voire la mort.
Enfin, la philosophie de la vie. Dans cette partie de l’ouvrage de Jôchô Yamamoto, Mishima concède des incohérences parfois. Mais il démontre que cette incohérence est le plus souvent d’apparence. Dans cette partie, Mishima résume le message du maître en faisant la démonstration que le Hagakuré est bien « une philosophie qui tient la vie et la mort pour les deux faces d’une même réalité. »
A partir de ces considérations philosophiques, Jôchô évoquent la tolérance, l’énergie, la prise décision, le nihilisme, la morale. Mais à d’autres moments de l’ouvrage, sous certains aspects et dans certains passages, le Hagakuré apparait comme très pratique et n’hésite pas à donner des conseils sur la façon de réprimer un bâillement, la conduite à tenir lors d’une soirée trop arrosée, l’éducation des enfants…
Cette conjugaison de passages philosophiques et de passages pratiques n’a qu’un but mettre en exergue le caractère éphémère de la vie et donc pour Mishima en déduire la résolution à mourir. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dans « Le Japon moderne et l’éthique samouraï », la dernière partie est titrée « la représentation japonaise de la mort ».
Dans cette partie Mishima s’évertue à définir sa conception de ce besoin de mort ou plus exactement le principe selon lequel la société moderne vient subvenir à tous les besoins de la vie, ce qui pour Mishima implique une frustration de mort, elle-même considérait comme un désir insatisfait. Par extension, le suicide serait donc la forme ultime de la liberté venant assouvir un désir de mort jusqu’ici resté insatisfait.
Conclusion :
Mishima dans cet essai nous plonge dans ce qu’il a de plus profond en lui. « Le Japon moderne et l’éthique samouraï » est peut être l’un des seuls ouvrages contemporains a nous révélé aussi brutalement l’esprit même de ce que constitue ce que j’ai appelé en préambule le « choix de mort ». Même si l’expression est un peu courte, elle a le mérite de résumer l’essai dans ce qu’il a de plus cru. Il faut toutefois reconnaître que le livre de Mishima n’est pas facile d’accès, notamment pour ceux qui veulent découvrir la culture japonaise dans ce qu’elle a de plus enracinée.
Etre écorché vif, Mishima a su coucher sur le papier les paradoxes d’une société japonaise qui est passée en quelques années seulement d’une société militariste fondée sur la divinité de l’empereur à une société tournée vers la satisfaction des besoins de consommateurs, orphelins d’un Dieu vivant déchu. Egarés, les japonais en ont certainement tiré leurs plus grandes réussites comme leurs plus grands travers. Pour Mishima, ce tiraillement des valeurs étaient manifestement insupportable. Son seppuku en 1970 était donc tout à la fois un cri de rage pour le Japon qu’il a perdu et un cri d’amour pour la réalisation de son ultime liberté : la mort.
Bibliographie, sources et conseils de lecture :
Le Japon moderne et l’éthique samouraï, Mishima Yukio, 1967, Arcades Gallimard
Mort et vie de Mishima, Henry Scott-Stokes, 1974 éd. Philippe Picquier
Confession d’un masque, Mishima Yukio, 1949, Gallimard Folio
Patriotisme, Mishima Yukio, 1960, dans Dojoji recueil de nouvelles, Gallimard Folio
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